Les retraités produisent-ils de la valeur ?

Parmi l’ensemble des prestations sociales financées par les cotisations sociales, il en est une qui tient tout particulièrement à cœur à Bernard Friot: la pension de retraite. Elle illustrerait au plus haut point la thèse selon laquelle l’institution de la cotisation sociale nous ferait sortir de la «convention capitaliste du travail».

Écoutons-le sur ce point:

«Et s’ils [les retraité·e·s] travaillent, c’est-à-dire si leur travail
concret est aussi un travail abstrait producteur de valeur économique,
ça n’est pas parce qu’ils sont conseillères municipales ou bénévoles
au Secours populaire. Ce n’est pas le contenu du travail concret qui
fait qu’ils travaillent ou non. S’ils travaillent, c’est parce que leur
salaire à vie [i.e. leur pension de retraite], contre l’emploi, reconnaît
un autre travail abstrait, présent non seulement dans les activités que
je viens d’évoquer, mais aussi dans toutes leurs productions de valeur
d’usage. Y compris lorsqu’ils cultivent des tomates, gardent leurs
petits-enfants ou accompagnent leurs vieux parents dans la mort.» (page 113).

Pour Bernard Friot, la preuve que les différentes activités ou travaux concrets des retraité-e-s sont bien aussi du travail abstrait, c’est qu’ils-elles perçoivent une pension de retraite, élément du salaire socialisé, soit selon lui un salaire à vie.

A partir de là, il ne lui reste plus qu’un pas à franchir: loin que la pension de retraite procède de la redistribution de la part socialisée du salaire, lui-même élément de la valeur globale engendrée par la masse du travail productif (au sens capitaliste du terme), ce serait le travail des retraités qui créerait cet élément de valeur, qui échapperait aussi du coup à la définition et à l’appropriation capitalistes de la valeur:

«Payés à vie, les retraités produisent de ce fait une valeur non
capitaliste, évaluée à 13 % du PIB qui leur reviennent sous forme de
pensions.» (page 111).
Ainsi «Ponctionner la cotisation sociale au nom du salaire pour la
distribuer à des personnes qui vont produire du non-marchand tout en
étant non pas des forces de travail mais les porteurs de la qualification,
c’est libérer la valeur de sa définition capitaliste et ouvrir au PIB des contenus inédits.» (page 109).
«En reconnaissant directement la valeur du travail de personnes titulaires
de qualification, elle [la cotisation sociale] subvertit la valeur capitaliste.
C’est un ajout de valeur anticapitaliste au PIB.» (page 116)

Ainsi, sur la base des confusions précédentes sur la valeur, Bernard Friot en arrive à renverser complètement les rapports de valeur, en attribuant à l’activité des retraités la capacité de créer la valeur qu’ils reçoivent sous forme de pension de retraite par redistribution du fonds socialisé du salaire. «Y compris quand ils cultivent des tomates, gardent leurs petits enfants ou accompagnent leurs vieux parents dans la mort.» (page 113)[4]

On se trouve ici dans une situation similaire à celle analysée par Marx lorsque, dans la dernière section du Livre III du Capital, il s’en prend à «la formule trinitaire» Capital–Terre – Travail.

Marx montre, à ce propos, comment les rapports de distribution, inhérents aux rapports capitalistes de production, créent l’illusion fétichiste que les différents revenus (le profit, la rente et le salaire), procédant de la division de la valeur nouvellement créée par le travail, semblent sourdre de sources différentes (le capital comme accumulation de moyens de production, la terre et le travail comme procès général entre l’homme et la nature) et que c’est la valeur qui semble dès lors résulter de l’addition de ces éléments hétérogènes, renversant ainsi les rapports réels.

A raisonner comme Bernard Friot, on pourrait tout aussi bien prétendre que les banquiers et les rentiers travaillent au sens où ils fournissent du travail abstrait créateurs de valeur, la preuve en étant qu’ils empochent régulièrement et légalement, au nom du droit de propriété privée, des éléments de valeur, au même titre que le font les salariés retraités au nom du droit de propriété sociale. Et eux aussi seraient censés produire dès lors les revenus qui sont les leurs, intérêts dans un cas, rentes foncières de l’autre. Dans ces conditions, capital et propriété foncière n’en ont pas fini de danser leur «ronde fantomatique» autour du travail…