Le socialisme doit-il se borner au marché ?

Introduction

Tout au long de son ouvrage, Bernard Friot ne cesse d’affirmer que sortir du capitalisme est possible, que les moyens de cette sortie seraient déjà là dans ces prémices, existant aujourd’hui dans un grand nombre de formations capitalistes développées, de «la convention salariale du travail» que seraient, selon lui, la qualification personnelle et la cotisation sociale.

Il suffirait en quelque sorte de les universaliser pour libérer le travail de la dictature du capital.

Tel est l’axe central autour duquel il développe son projet d’émancipation.

Plus précisément, celui-ci s’articule autour de deux mesures radicales, qui présentent chacune différentes dimensions.

En premier lieu, il s’agirait de conférer à toute personne, à sa majorité, une qualification irrévocable, lui reconnaissant la capacité de prendre part, de différentes manières (sous forme des différents travaux concrets), à la production de valeur économique et, par conséquent, le droit à un salaire à vie, quel que soit le mode de sa participation (ou non participation) à la production de la richesse sociale (sa place au sein de la division sociale et technique du travail).

Cette qualification serait donc le pendant dans l’ordre de la participation à la production de la valeur économique de ce qu’est la citoyenneté dans l’ordre de la production de la loi et, plus largement, du pouvoir politique.

En plus de cette qualification en quelque sorte de base, à laquelle toute personne accéderait de droit à sa majorité, existerait toute une hiérarchie de niveaux de qualification (Bernard Friot en envisage quatre) ouvrant ainsi à chacun·e la perspective d’une carrière salariale qu’il-elle pourrait parcourir au cours de son existence entière, y compris au-delà de l’âge limite légal d’«activité».

L’accès à un niveau supérieur serait à chaque fois tributaire d’une «épreuve de qualification», du même ordre que celles qui, aujourd’hui, décident de l’attribution d’un grade dans la fonction publique ou d’une qualification dans les conventions collectives du secteur privé, tout en conférant à la personne en question un salaire supérieur, la hiérarchie salariale se trouvant cependant drastiquement restreinte de un à quatre, par exemple de 1500 à 6000 €.

Cette universalisation de qualification devrait, en second lieu, se compléter par et s’appuyer sur une universalisation de la cotisation, de manière à transférer toute la valeur ajoutée (la valeur nouvellement produite) au salaire. Ce qui ne serait que justice dans la mesure où celle-ci est intégralement le produit du travail salarié. Concrètement, cela supposerait un mécanisme de centralisation et de (re)distribution de la valeur ajoutée qui fonctionnerait en gros comme suit. Toutes les entreprises, quel que soit leur statut (entreprises d’Etat, entreprises coopératives, entreprises personnelles), auraient à acquitter, sur la valeur ajoutée formée par leurs salariés, trois cotisations qui seraient centralisées par différents organismes publics, administrés par des représentants des salariés:

  • une cotisation salaire destinée à financer le salaire à vie des salariés et qui viendrait donc remplacer les salaires directs et la partie des salaires indirects correspondant actuellement aux prestations sociales en espèces; ce qui revient à dire que les entreprises n’auraient pas à payer leurs salariés, ceux-ci disposant déjà d’un salaire à vie fonction de leur qualification reconnue; sans les salarier donc, elles continueraient cependant à disposer du pouvoir de les embaucher et de les licencier, en fonction de leurs résultats économiques et de leurs projets de développement;

  • une cotisation économique qui viendrait abonder un fonds social d’investissement destiné à financer la reproduction élargie (l’accumulation) des moyens sociaux de production, étant entendu que ce financement se ferait sans remboursement ni versement d’aucun intérêt;

  • une cotisation sociale, enfin, qui financerait la production et la reproduction des moyens socialisés de consommation (équipements collectifs et services publics, étendus au logement, au transport et à la culture) dont l’usage serait évidemment gratuit.

Les entreprises en question seraient toutefois autorisées à conserver par-devers elles une faible part de leur valeur ajoutée pour autofinancer directement leurs projets de développement ou de reconversion, lesquels seront décidés dans le cadre démocratique présidant à leur autogestion, dès lors qu’il s’agit d’entreprises collectives.

De la sorte, Bernard Friot nous promet la disparition des institutions clefs de «la convention capitaliste du travail»: la propriété privée lucrative que constitue le capital à laquelle se substituerait une propriété d’usage collective de moyens de production, le marché du travail (car, même licencié, un travailleur resterait salarié puisqu’il disposerait par convention d’un salaire à vie), le crédit lucratif (le prêt à intérêt ou crédit bancaire) et le type de création monétaire auquel il donne lieu.

Qui n’a, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, imaginé ce que pourrait être une société débarrassée des rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation imposés par le capital ne peut qu’accueillir avec sympathie certaine ces propositions.

Mais cette sympathie ne dispense en rien d’un examen critique de leur fondement, portée et cohérence.

En premier lieu

Bernard Friot ne précise pas comment il conçoit de créer globalement le rapport de forces qui permettrait seul d’engager et de mener à son terme le processus susceptible de produire l’universalisation de la qualification et de la cotisation.

Processus proprement révolutionnaire («Faire la révolution» est d’ailleurs ce que propose explicitement Bernard Friot à différentes reprises: pages 126, 145, 167) puisqu’il n’impliquerait pas moins que l’expropriation des capitalistes à travers l’institution d’une propriété sociale des moyens de production, de l’autogestion des entreprises par les travailleurs qui y opèrent et de la socialisation du produit du travail social. Tout juste est-il fait allusion en passant à la possibilité de «(…) transformer l’exaspération populaire devant l’impudence de la propriété lucrative en bataille politique pour son remplacement total par une ponction sur la valeur ajoutée qui, à hauteur de 30 % par exemple, ira au salaire socialisé pour financer l’investissement.» (page 137)

On conviendra que le propos reste vague et ne dessine pas à proprement parler une stratégie politique dessinant les voies et désignant les moyens de la réalisation des propositions précédentes.

Du coup, celles-ci risquent d’apparaître quelque peu utopiques, au plus mauvais sens du terme. Mais Bernard Friot nous répondra peut-être que là n’était pas son propos: avant de tracer la voie qui y mène et de déterminer les moyens qui permettent de l’atteindre, il faut sans doute fixer le but du processus révolutionnaire pour désigner les axes de transformation sociale des luttes collectives.

En deuxième lieu

Bernard Friot ne nous dit explicitement rien non plus sur l’espace sociopolitique au sein duquel il envisage la réalisation d’un pareil projet.

Implicitement, il se réfère à l’espace de l’Etat-nation, plus exactement même d’un Etat-nation bien défini, en l’occurrence la France.

Toute son analyse se limite en effet au cadre français, si l’on vient excepter de très rares et brèves allusions à l’étranger (à l’Allemagne page 85, à la Suède page 117, par exemple). D’ailleurs, le lecteur qui n’est pas familiarisé avec les arcanes du système salarial et social français aura quelque mal par moments à suivre ses développements[5]. Pourtant, la mise en œuvre des axes de transformation sociale présentés par Bernard Friot, au niveau d’un Etat comme la France, supposerait aujourd’hui de tenir compte du haut degré d’internationalisation et même de transnationalisation des rapports économiques, y compris du salariat, et des obstacles mais aussi éventuellement des leviers qui en résultent pour la transformation révolutionnaire des rapports capitalistes de production. On ne trouve rien de tel dans l’ouvrage de Bernard Friot.

En troisième lieu

il est très curieux de constater de même l’absence chez lui de toute référence au socialisme ou au communisme, alors même pourtant que l’ensemble de ses propositions dessine le projet d’une transformation socialiste de la société.

Cette omission est sans doute à rapprocher de celle, relevée plus haut, de certains des concepts marxistes qui permettent traditionnellement d’analyser les rapports capitalistes de production, à commencer par celui d’expropriation, tandis que d’autres subissent les torsions ou détournements qu’on a vus.

Sans vouloir défendre une quelconque orthodoxie en la matière, ce silence est étonnant; il dispense en tout cas Bernard Friot d’avoir à se confronter à la riche tradition des auteurs, marxistes ou non au demeurant, qui ont tenté de penser les problèmes du socialisme, à la lumière non seulement des «pères fondateurs», mais de l’expérience historique des luttes pour le socialisme, de leurs réussites et aussi de leurs échecs.

C’est en me référant à cette tradition que j’aimerais, en dernier lieu, porter une appréciation globale sur les propositions formulées par Bernard Friot.

Elles me paraissent discutables d’un double point de vue.

D’une part, contrairement au courant marxiste, Bernard Friot pense le socialisme non pas comme une abolition du salariat mais littéralement, à travers l’universalisation de deux de ses institutions présentes, comme son assomption et son triomphe.

Cela ne peut se comprendre qu’à partir de la méconnaissance, déjà mentionnée, de cette condition du salariat qu’est l’expropriation des producteurs, qui fait ipso facto du travail salarié une situation de domination et d’exploitation, ainsi qu’à partir du «récit» enchanté et enchanteur qu’il nous fait des transformations que le salariat a connues, notamment en France, au cours des fameuses «trente glorieuses» dans le cadre de ce qu’il est convenu de nommer le compromis fordiste (ou social-démocrate).

Ce qui le conduit notamment à écrire:

«Non, le salaire n’est pas affaire de pouvoir d’achat, ce n’est pas un revenu voué à sécuriser le destin de mineurs sociaux. Le rêve du capital d’en faire le prix de forces de travail à la recherche d’emploi sur un marché maîtrisé par les propriétaires lucratifs, ce rêve a échoué. Toute déterminée qu’elle soit, l’entreprise réformatrice de réhabilitation de la convention capitaliste du travail montre aujourd’hui à l’évidence ses impasses.» (page 124)

«Pourquoi avons-nous tant de mal à être révolutionnaires aujourd’hui? Parce que nous adhérons peu ou prou au récit que fait le capital de la lutte des classes. Ce récit fige le salaire dans le pouvoir d’achat, les salariés dans la subordination, le salariat dans la minorité sociale, la mesure de la valeur dans le temps de travail. Ce récit est contraire au fait.» (pages 125-126)

Là encore, on ne saurait mieux inverser les rapports réels en présentant la réalité du rapport salarial comme un simple rêve capitaliste. Car si, comme tout rapport social, le rapport salarial est en proie à la lutte des classes et s’est transformé notamment sous l’effet des luttes des salarié-e-s, les institutions qui en ont résulté n’ont pas pour autant aboli, de loin, la domination capitaliste.

C’est en disant le contraire, comme le fait ici Bernard Friot, qu’on donne dans ce trope postmoderniste consistant à dissoudre la réalité dans «le récit» qu’on peut en faire et qu’on laisse accroître que tout ne serait qu’affaire de «récit».

D’autre part, si l’on se réfère toujours à ses définitions traditionnelles comme phase de transition entre le capitalisme et le communisme, le socialisme se laisse définir par la conjonction:

  • de la socialisation des moyens de production,

  • de l’autogestion des unités de production par les travailleurs et travailleuses

  • et de la planification démocratique de la production sociale.

Les deux premiers moments sont incontestablement inclus dans les propositions de Bernard Frio; le dernier, par contre, brille par son absence.

Or, il se trouve qu’il a aussi constitué au cours de la brève histoire (un siècle et demi à deux siècles, qu’est-ce au regard des dix mille ans d’histoire humaine?) du socialisme, son point d’achoppement. Il aurait été heureux que Bernard Friot s’exprimât sur ce sujet.

En fait, son omission même est parlante. Le débat entre partisans (et même certains adversaires) du socialisme tourne autour de la question de la place et de l’importance que doit et peut continuer à occuper, concurremment à la planification et à la coopération (entre unités de production), les rapports marchands voire le(s) marché(s) comme mode de socialisation des travaux particuliers effectués par les différentes unités de production autogérées.

L’enjeu de ce débat est tout simplement de savoir comment (sur quels modes, sous quelles formes, par l’intermédiaire de quelles pratiques, relations, institutions sociales) les différents travaux particuliers (menées au sein des différentes unités de production) se trouvent validés comme travail social.

La question n’est pas posée explicitement comme telle par Bernard Friot. Mais il y répond bien pourtant: en ne faisant allusion ni à la planification ni à la coopération, c’est bien au marché et au seul marché qu’il s’en remet pour résoudre le problème.

C’est qu’il tient, et là explicitement, les relations et les catégories marchandes comme indépassables, même si ces prises de position sur le sujet sont des plus confuses, comme on l’a déjà vu:

«La convention salariale du travail [qui est censée se substituer à la
convention capitaliste – AB] n’élimine ni le prix, ni la monnaie, ni
l’échange: elle élimine la marchandise, c’est-à-dire la dictature du
temps qu’introduit la mesure de la valeur par le temps de production.» (page 113).

Mais que peut bien signifier éliminer la marchandise sans éliminer la monnaie et le prix? S’il n’y a plus de marchandise, de quoi la monnaie est-elle l’équivalent général et de quoi le prix est-il le prix?

C’est vouloir maintenir les conséquences alors qu’on a supprimé les prémices.

De pareilles inconséquences font douter, une fois encore, de la maîtrise par Bernard Friot du concept de valeur.

On est dès lors aussi en droit de douter de ce qu’il ait conscience de la contradiction dans laquelle il s’enferme en tentant de concevoir un modèle du socialisme dans lequel les rapports de valeur (au sens de la valeur comme forme fétichiste du travail social abstrait, le seul sens et contenu de la valeur, comme nous l’avons vu au début de cet article) sont déclarés indépassables: «Je crois à la nécessité du travail abstrait, et je ne vois pas comment on peut échapper à la valorisation (monétaire) e l’activité.» (page 175).

Car, si l’on peut à la rigueur admettre la persistance de mécanismes de marché au cours de la phase socialiste de transition (sur la base de la possession sinon de la propriété par les travailleurs associés de leurs entreprises qui les autoriseraient à engager des forces productives sociales d’une manière autonome pour produire des valeurs d’usage sociales), concurremment à ces autres modes de socialisation du travail que seraient la coopération directe entre entreprises et la planification (sectorielle et territoriale, à différentes échelles), et si l’on doit reconnaître qu’il n’existe aucun consensus entre les différents auteurs qui se sont penchés sur la question (y compris les «pères fondateurs») sur la part relative qui devrait leur revenir et que cette part serait sans doute variable d’une expérience socialiste à l’autre [7], le consensus s’est cependant établi parmi eux pour juger que ces différents modes, concurrents, seraient sans doute, pour partie, complémentaires, mais qu’ils seraient aussi contradictoires et que le sens général de la transition socialiste serait de faire régresser et même disparaître la socialisation marchande au profit de la coopération et de la planification.

Inversement, déclarer la première indépassable, sans autre forme de procès, c’est nécessairement limiter a priori la portée des deux autres et risquer de compromettre en définitive toute la dynamique socialiste. (Alain Bihr,11 juin 2013)